BAST

BAST, pour Bureau Architectures Sans Titre. Fondé à Toulouse en 2013, ce bureau inédit a choisi pour nom l’anonymat, cadre d’une pratique dans laquelle l’individualité s’efface au profit de l’expression collective.

Il y a un an, BAST figurait parmi les vingt lauréats des AJAP 2018, concours biennal d’architecture et de paysagisme organisé par le ministère de la Culture. Si le bureau a été fondé par Laurent Didier et Mathieu Le Ny, l’expérience dépasse à présent ces deux noms. Dans cette aventure, la hiérarchie est inexistante, les projets collectifs, et l’association constitue une fin en soi. Une posture hautement revendiquée par le bureau, tout comme son esthétique radicale. Découverte d’une agence peu banale, en perpétuelle remise en question.

E—O Combien de personnes constituent aujourd’hui le bureau BAST ?

L & M Nous sommes trois associés, épaulés de deux collaborateurs stagiaires. BAST a été fondé en 2013, nous avons d’abord été deux, puis trois, puis quatre, puis cinq, puis à nouveau trois. Il y a inévitablement une évolution du nombre d’associés dans le temps, puisque nous sommes assez ouverts à toute forme de rencontre qui permettrait de faire évoluer le bureau, et nous restons volontairement flexibles. Nous privilégions l’association plutôt que d’embaucher des architectes, tout simplement pour éviter les hiérarchies.

D’où vient cette volonté du collectif ?

 

Dés la création du bureau, il y a eu l’envie de garder la possibilité d’une structure mouvante dans le temps. Le fait que le bureau ne portait pas notre nom permettait que chacun puisse venir travailler un temps, puis repartir pour d’autres opportunités. Nous ne voulions pas figer les choses, d’où un nom plus générique. Mais nous pensons que cela est aussi simplement lié à une tendance actuelle et récente, dans les agences d’architecture surtout, de faire disparaitre la personnalité au profit d’une méthode de travail. Les hiérarchies marquées sont presque désuètes finalement. Nous voulions incarner cette évolution de notre temps.

 

Comment s’organise l’association autour d’un projet ? Comment prendre décisions et les réaliser en collectif ?

 

Quelques soient les projets, nous travaillons de la même manière: nous définissons un binôme en charge du projet – il s’agit chaque fois d’un nouveau binôme, permettant de croiser les regards – mais nous sommes tous impliqués dans la phase de conception. Dès le démarrage, nous produisons tous des documents qui permettent de s’approprier le projet, partager nos connaissances et nos envies, pour finalement identifier plusieurs postures et hypothèses, et choisir ensemble les plus intéressantes. Quand arrive la phase de réalisation, le binôme en charge reprend la main sur le chantier, mais nous poursuivons ces réunions collectives tant qu’il reste des choix à faire. Le fait d’être à plusieurs permet de faire émerger des logiques plus rationnelles que subjectives.

Vous aimez parler de votre volonté de toujours « interroger les possibles ». Comment questionne-t-on un lieu, des idées ou un projet ?

Étant plusieurs, on ne perçoit pas toujours les mêmes choses, ce qui nous oblige à croiser les points de vue, à avoir une réflexion qui aille au-delà du sentiment individuel. On filtre les idées et hypothèses de chacun jusqu’à atteindre un essentiel qui rende le projet efficace, pragmatique. Tous les choix sont faits à l’unanimité, et à partir du moment où une décision convient à trois personnes, il y a plus de chance qu’elle soit rationnelle que si elle ne convient qu’à une seule. C’est là la force du collectif : parvenir à trouver une seule action qui réponde à l’ensemble des contraintes liées au site, au programme et à l’économie du projet.
Et cette méthode de travail est pour nous déjà une finalité. Cette manière de travailler collégialement définit tous nos projets : ce n’est pas tant le résultat formel qui nous intéresse, mais la manière dont nous y parvenons.

Dans ces projets où l’on court souvent après le temps, les décisions collectives ne sont- elles pas trop fastidieuses ? Serait-ce leur limite ?

Le fait que les décisions soient prises à l’unanimité prend beaucoup de temps, c’est sûr. Mais ce qui est perdu dans cette phase de conception initiale est gagné par la suite, dans le déroulement et la réalisation du chantier.
Avec l’expérience du collectif, et la culture commune que nous partageons, nous arrivons aussi à nous mettre d’accord de plus en plus vite. Et surtout, nous gagnons du temps par le seul fait d’être à la fois les concepteurs et les réalisateurs du projet. Ce qui n’est pas le cas dans une organisation hiérarchisée : lorsque l’on délègue à d’autres personnes, la transmission d’information n’est pas totale, tandis que chez BAST, le collectif conçoit, dessine et réalise lui-même. Il maîtrise toutes les phases.

Votre architecture est souvent qualifiée de « radicale », d’ « éthérée ». On vous associe volontiers à la Nouvelle École Brutaliste. Est-ce une esthétique que vous défendez et pourquoi ?

Nous partageons cette esthétique tout simplement parce qu’elle découle de notre contexte de travail et des projets sur lesquels nous aimons travailler : des projets peu bavards, qui s’en tiennent au minimum, qui sont principalement structurels. Mais cette esthétique à laquelle on nous associe n’a jamais été notre objectif premier, elle tient sûrement des premières commandes que l’on nous a confiées, toutes liées à une économie de projet fragile, qui nous poussaient à toujours proposer le maximum avec le minimum d’argent. En travaillant ainsi, on se retrouve souvent à dépouille tout ce qui n’a pas d’utilité structurelle, tout ce qui est second œuvre – doublage, peintures, faïences… On se retrouve alors avec une esthétique marquée par des éléments bruts. Une esthétique qui nous convient parce qu’elle parle d’elle-même. Elle parle de ce qui est nécessaire, et se passe de commentaires.

Ce qui est intéressant également, c’est qu’elle convient aux gens à qui l’on s’adresse. Les clients comprennent le mécanisme : l’économie de projet implique de faire des choix qui privilégient la qualité de la construction. Dans la répartition du budget, nous allons toujours privilégier les volumes – être généreux dans les ouvertures, les vitrages par exemple – plutôt que la finition de surface. Nous travaillons vraiment sur la base, car tout le reste peut évoluer dans le temps et être facilement modifiable en fonction des modes et des goûts.

En quoi cette recherche de l’essentiel est- elle pour vous plus intéressante qu’un projet ultra dessiné ?

Les choses dessinées ne nous gênent pas, mais ce ne sont pas des choses que nous pouvons partager à plusieurs car elles relèvent du subjectif. Chez les architectes d’intérieur ou les décorateurs, le nom est d’ailleurs plus important, car il va incarner un style. Le subjectif est peut-être ainsi la limite du collectif, mais une limite dont on est conscient et qui nous va.
En ce qui nous concerne, même l’aménagement intérieur – cuisines, salles de bains, placard – est géré d’une manière très retenue, parce que la pédagogie reste la même. Nous nous souvenons avoir travaillé sur une boutique de la marque Sessùn (en association avec l’agence NP2F), à Toulouse, pour laquelle nous n’avionspas dépensé la totalité du budget initial, et nous ne voyions pas l’intérêt de dépenser plus pour des choses qui seraient devenues hors projet.

Il y a-t-il des matériaux qui vous permettent mieux que d’autres de parvenir à cette quête de l’épure ?

Nous aimons utiliser des matériaux assez standards, et des procédés industriels classiques – comme l’acier galvanisé plutôt que thermolaqué par exemple – mais c’est dans leur mise en œuvre que nous nous distinguons, car s’ils sont le plus souvent destinés à être cachés, nous faisons au contraire le choix de les laisser apparaître. Un mur en parpaing ou un sol en béton brut ne sont à la base pas faits pour être montrés, mais si on les travaille avec l’intention contraire, on se rend compte qu’il y a une attention particulière qui est mise dans la réalisation, et cette qualité n’a plus besoin d’être masquée. Elle se suffit à elle-même.
C’est aussi l’occasion de mettre en avant le travail des artisans : on a tendance à faire appel pour ces postes à une main d’œuvre peu qualifiée, et très peu valorisée ni considérée car son travail est destiné à l’invisible. Mais à partir du moment où l’on met à nu ces éléments, on se rend compte que ces artisans savent faire mieux.

Nous ne portons pas pour autant un jugement de valeur sur l’esthétique d’une brique ou d’un parpaing. Ce qui nous plait, c’est de prendre le matériau tel quel et de le mettre en œuvre de façon soignée. Même chose pour les réseaux, qui sont souvent mis dans des doublages : ils peuvent tout à fait rester apparents s’ils sont ordonnés, tirés droits… mais cela implique une grande rigueur dans le travail.

INFORMATIONS PRATIQUES

Crédits © 2020 Texte – Emmanuelle Oddo
Photo – © Anna Mas
Article issu de la Revue n°2 selon ARCHIK